Un lièvre en son gîte songeait (Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe ?);
Dans un profond ennui ce lièvre se plongeait : Cet animal est triste, et la crainte le ronge. "Les gens de naturel peureux Sont, disait-il, bien malheureux; Ils ne sauraient manger morceau qui leur profite. Jamais un plaisir pur, toujours assauts divers. Voilà comme je vis : cette crainte maudite M'empêche de dormir, sinon les yeux ouverts. Corrigez-vous, dira quelques sage cervelle. Et la peur se corrige-t-elle ? Je crois même qu'en bonne foi Les hommes ont peur comme moi." Ainsi raisonnait notre lièvre, Et cependant faisait le guet. Il était douteux, inquiet :
Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnait la fièvre. Le mélancolique animal, En rêvant à cette matière, Entend un léger bruit : ce lui fut un signal Pour s'enfuir devers sa tanière.
Il s'en alla passer sur le bord d'un étang. Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes; Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes.
"Oh ! dit-il, j'en fait faire autant Qu'on m'en fait faire ! Ma présance Effraye aussi les gens, je mets l'alarme au camp ! Et d'où me vient cette vaillance ? Comment ! des animaux qui tremblent devant moi ! Je suis donc un foudre de guerre ?
Il n'est, je le vois bien, si poltron sur la terre Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi."
Fable de : Jean de La Fontaine Livre deuxième : Fable 14