Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui, Qui souvent s'engeigne soi-même*. J'ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd'hui : Il m'a toujours semblé d'une énergie extrême. Mais afin d'en venir au dessein que j'ai pris,
Un rat plein d'embonpoint, gras et des mieux nourris, Et qui ne connaissait l'Avant ni Carême, Sur le bord d'un marais égayait ses esprits. Une grenouille approche, et lui dit en sa langue :
"Venez me voir chez moi, je vous ferai festin." Messire rat promit soudain : Il n'était pas besoin de plus longue harangue. Elle allégua pourtant les délices du pain, La curiosité le plaisir du voyage, Cent raretés de ces lieux, les moeurs des habitants, Et le gouvernement de la chose publique Aquatique.
Un point sans plus tenait le galant empêché : Il nageait quelque peu ; mais il fallait de l'aide. La grenouille à cela trouve un très bon remède :
Le rat fut à son pied par la patte attaché ; Un brin de jonc en fit l'affaire. Dans le marais entrés, notre bonne commère S'efforce de tirer son hôte au fond de l'eau, Contre le droit des gens, contre la foi jurée ; Prétend qu'elle en fera gorge chaude** et curée ; (C'était à son avis un excellent morceau.) Déjà dans son esprit la galande le croque.
Il atteste les dieux ; la perfide s'en moque. Il résiste ; elle tire. En ce combat nouveau, Un milan qui dans l'air planait, faisait la ronde, Voit d'en haut le pauvret se débattant sur l'onde. Il fond dessus, l'enlève, et, par même moyen, La grenouuille et le lien. Tout en fut ; tant et si bien Que de cette double proie Loiseau se donne au coeur joie, Ayant de cette façon A souper chair et poisson.
La ruse la mieux ourdie Peut nuire à son inventeur, Et souvent la perfidie Retourne sur son auteur.
* = Le premier volume de Merlin, une des adaptations en prose des romans de la Table Ronde parues au 16ème siècle, cite ce proverbe. - Cuider = croire - Engeigner = tromper.
** = Chair chaude du gibier, qu'on abandonne aux faucons.
Fable de : Jean de La Fontaine Livre Quatrième : Fable 11